Aujourd’hui commence la veille et a pour lendemain la mort. Aujourd’hui est un conte mais brosse le portrait de la société sénégalaise actuelle. Aujourd’hui est une tragédie.
Le film d’Alain Gomis s’étire sur une seule journée, celle d’un homme, Satché, qui se réveille un matin avec la certitude qu’aujourd’hui est le dernier jour de sa vie. Aujourd’hui est l’histoire d’un retour au pays : exilé aux Etats-Unis, Satché décide de retourner dans son pays d’origine, le Sénégal. Qu’il y trouve la mort, c’est là toute la surprise du film qui se trouve chargé d’entrée de jeu d’une puissance dramatique.
La tragédie
Le dispositif tragique est mis en place dès le début du film avec un carton qui fonctionne comme une didascalie : « Par ici, il arrive que la mort prévienne de sa venue. Cela se passe la veille [...] ». La première image du film est celle d’une mer après le coucher du soleil : une image de l’au-delà qui reviendra de façon discrète au cours du film comme une réminiscence sonore lorsque Satché se décide à se mettre à son voyage de la journée, à rentrer chez lui, auprès de sa femme et ses enfants. Si Aujourd’hui est une tragédie, c’est bien parce qu’une question ne quitte pas Satché tout au long du film : pourquoi moi ? Quelle est ma faute pour que je mérite la mort ?
La fable sociale
Le film est particulièrement réussi lorsqu’il présente comme des évidences des choses qui n’en sont pas : pourquoi la ville entière semble-t-elle être au courant de la mort de Satché ? Dès lors, la mort n’est plus présentée comme une affaire privée mais comme un événement collectif auquel vient se greffer la société. C’est en cela qu’Aujourd’hui est une fable sociale. La première partie du film est une liturgie, un enterrement en avance vécu à l’échelle de toute une ville : commencé en caméra subjective, très proche de Satché, de ses sensations (la caméra suit le regard de Satché qui se pose sur son propre corps, sur des éléments angoissants de sa chambre), le film s’élargit à la famille, aux connaissances, puis à des inconnus, pour donner la parole à toute la société. Le condamné à mort reçoit d’abord les bénédictions de son père, les pleurs de sa mère, les reproches et piques de sa sœur, passe un seuil de porte sur lequel de l’eau a été jetée, puis accepte les offrandes de ses proches et d’inconnus. Oraison funèbre, liturgie traditionnelle, le film s’élargit à une dimension documentaire alors qu’il devient de plus en plus critique vis-à-vis de Satché. Alain Gamis insère des images prises ces dernières années à Dakar qui traduisent l’ambiance économique et sociale du pays, bien loin des bienveillants chants d’adieu à Satché. L’image change et se fait documentaire (l’image change de qualité et se rapproche d’une image vidéo) pour donner la parole à différents visages, qui crient leur colère à la caméra. Manifestants, mendiants, laissés pour compte, c’est le désespoir de la société sénégalaise qui semble d’abord troubler les adieux de Satché à la vie. Mais alors que ses amis, son ancienne amante, l’accablent de reproches, de cinglants constats d’échec (« tu n’as rien vécu »), l’angoisse accable le jeune homme et la dimension corporelle, physique, prend le pas sur la dimension spirituelle.
Jouer la mort
Face à ses adieux ratés à la vie, le personnage devient de plus en plus passif, se sent de plus en plus impuissant face à ce rituel qui semble organisé sans lui (étrange fête organisée par la municipalité en son honneur, terminée avant son arrivée et à laquelle il ne peut se désaltérer). Le reflet de sa propre perte de maîtrise face à l’organisation temporelle de cette journée est magnifiquement illustrée par la lumière atone, neutre, toujours semblable, comme un éternel midi qui accompagne le film en donnant l’impression que la journée refuse d’avancer. Une belle idée : illustrer l’impuissance du héros par une atonie temporelle et rythmique. C’est toute la force mais aussi la faiblesse du film d’Alain Gomis qui choisit de raconter une fable tragique sans maîtriser pour autant toute la tension dramatique qu’elle contient. La préparation de cet homme à la mort devient parfois trop anecdotique. L’énumération de faits, rencontres et lieux se fait au détriment de la construction de nœuds, tensions et résolutions. Le film s’essouffle et passe à côté d’un rythme que l’on aurait aimé qu’il trouve. Seule la fin, que nous ne dévoilerons pas, trouve une musique, des lumières et une tension que le reste du film n’avait que trop diluée.




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