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Bestiaire / Curling : la place au hors-champ

von/de - 14-2-2012 - Kategorien/Catégories: Filmkritiken / Critiques, Français

Curling, bestiaire, deux curiosités : un jeu québécois à l’origine étymologique incertaine, une collection de formes animales. Les deux derniers films de Denis Côté – dont Bestiaire était projeté dans la section Forum de la Berlinale 2012 – tracent des perspectives différentes mais qui s’attachent à circonscrire la même question : qu’est-ce que représenter avec les moyens du cinéma ? Comment faire sortir le spectateur de sa zone de confiance ? Mais si la principale crainte du cinéaste est l’ennui de ses spectateurs, il ne renonce pas moins à une exigence très forte vis-à-vis de son public. Cinéma résolument intelligent, celui de Denis Côté n’a pas peur de poser des cadres qui excluent d’autres images, limitent, créent des vides et des incertitudes. Ce n’est pas faire preuve d’imprécision ou jouer la carte de la suggestion, mais c’est opter pour un cinéma qui n’est pas démonstratif et qui parie sur la coopération et l’imagination de ses spectateurs. Le mystère peut alors commencer.

“Bestiaire” de Denis Côté


Le prologue

Denis Côté excelle dans la précision de cadres délimitant des situations floues, sans finalité narrative. Les scènes d’ouverture des deux films offrent cependant des clés de lecture pour ce cinéma exigeant. L’expression ne plairait peut-être pas à Denis Côté, mais ces scènes sont pédagogiques puisqu’elles prennent le spectateur par la main, afin de lui faire comprendre comment déchiffrer cette esthétique inhabituelle et mystérieuse.

Dans Bestiaire, la scène introductive fonctionne comme une mise en abyme et est filmée comme un tableau : car c’est ainsi que Denis Côté conçoit son film, comme une œuvre d’art plastique. Nous nous trouvons dans un atelier de dessin, dans lequel règne le silence avec pour seul bruit, le grattement de la mine de crayon sur le papier. Au début, sont filmés des détails : paire d’yeux concentrés, visages, nuques. Puis le plan s’élargit, les humains apparaissent et sortent du cadre, et le tableau se construit : des étudiants appliqués devant leurs chevalet disposés en demi-cercle, recopiant un poney miniature empaillé, perspective de tout le tableau.

Dans Curling, la même précision est accordée à la construction du cadre dans la scène introductive. Mais l’organisation de l’image a une fonction plus dramatique que plastique. Le film commence sur un visage, celui de Julyvonne, une enfant farouchement préservée du monde extérieur par son père, Jean-François Sauvageau. Un visage qu’une voix off, celle d’un ophtalmologiste, assaille de questions. Le plan s’élargit et le père entre dans le champ ; une place reste cependant vide à coté du père et de la fille, une place qui pourrait être occupée par un absent. C’est tout le travail de Denis Côté : susciter des interrogations soit par des vides, soit par des voix hors-champ. Car, pour Denis Côté, filmer ne veut pas dire (dé)montrer, mais s’interroger sur la représentation : que voit-on – clin d’œil d’une scène introductive chez un ophtalmologiste – ? Qu’est-ce qui nous reste caché ? Laisser de l’espace au hors-champ, c’est pour Denis Côté, stimuler un spectateur trop souvent passif dans son fauteuil.

“Curling” de Denis Côté

Le mystère

C’est alors que peut surgir le mystère : le mystère d’apparitions et de disparitions. Adepte depuis son adolescence de films de zombies, le cinéma de Denis Côté se nourrit d’éléments bizarres, fantastiques et morbides. Des embryons de films d’horreur se cachent dans chacun de ses films. Si un tigre en pleine neige semble déceler un secret terrible dans Curling et être peut-être l’expression d’un inconscient incestueux, ce motif est développé sous le mode de la collection dans Bestiaire. Cornes de différentes tailles, sabots, museaux, têtes, ces fragments d’animaux prennent parfois des dimensions monstrueuses : gros plan sur un buffle qui bave, chèvre à une corne, grue à l’aile atrophiée qui s’observe avec rage dans un miroir, jusqu’à l’atelier de taxidermie qui ne va pas s’en rappeler le goût curieux et morbide d’Anthony Perkins pour les animaux empaillés dans Psychose, le film semble à tout moment pouvoir basculer dans le film d’horreur. C’est d’ailleurs un axe de travail que Denis Côté a finalement écarté au montage de Bestiaire : taches de sang auprès d’un dromadaire, intervention d’un acteur professionnel dans le zoo, ces éléments n’ont finalement pas été retenus.

Dans Curling comme dans Bestiaire, le mystère naît des cadrages, si précis qu’ils en sont excluant et volontairement partiaux : nous ne saurons jamais le fin mot des cadavres de Curling, ni l’origine précise des bruits d’autoroute, des grincements stridents et à la limite du supportable de Bestiaire. Les bruits en hors-champ laissent planer une menace terrible sur les lieux qu’arpentent Jean-François Sauvageau et sa fille, ainsi que sur les animaux du zoo. Chaque voiture qui entre dans le cadre, le moindre élément (que ce soit une ampoule qui clignote ou un bruit de sirène), fonctionne dès lors comme un intrus et le possible déclencheur d’une catastrophe. Dans ce monde sourd et latent, enseveli sous la neige, les visions sont confiées au pouvoir d’anticipation et d’imagination des spectateurs. Deux films intelligents.

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